Cyrano de Bergerac ou comment être amoureuse d'une pièce de théâtre.
vous savez, j'ai honte. Je ne vous ai jamais parler de Cyrano de Bergerac, la pièce d'Edmond Rostand... Ou alors, juste en passant... Alors que c'est ce qu'on appelle une merveille du théâtre classique, tant et tant de fois jouer qu'on se demande encore aujourd'hui comment innover avec ce texte. La version qu'a diffusé F2 vendredi soir m'a ému presque aux larmes. Certes, j'étais fatiguée, ça joue peut-être. Mais c'était jouer avec une grande classe, une finesse, une vision des personnages qui m'a donné des frissons comme seul le théâtre sait le faire. Non, je ne pleure pas au cinéma (ou rarement), mais je pleure en lisant et je pleure au théâtre...
Et Cyrano, c'est un chef d'oeuvre que je défendrais bec et ongle quoiqu'il arrive tant il n'y a rien à enlever à cette pièce (ok, le passage où Cyrano retient De Guiche avec son histoire d'homme tombé de la lune est un peu chiant par rapport au reste mais ça mis à part, tout est magnifique)
Pour les incultes( que j'espère peu nombreux) Cyrano c'est une histoire d'amour tragique. Un triangle terriblement douloureux : Roxane, Christian et Cyrano. Christian a la beauté mais est un sot et ne sait pas parler d'amour, Cyrano a l'esprit et l'éloquence mais est défiguré par son "grand" nez et tous deux aiment Roxane, cousine de Cyrano.
"Il me faudrait de l'éloquence" dit Christian; "Je t'en prête ! Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m'en : Et faisons à nous deux un héros de roman!" Répond Cyrano. Et voilà comment Roxane va se laisser séduire par les mots de Cyrano sortant de la bouche de Christian.
Et c'est là que Cyrano devient un héros tragique : il est celui de l'ombre, qui aime en secret... qui croit que jamais on ne l'aimera... Et qui finalement est aimé à travers Christian et même au-delà de lui. "Même laid" dit Roxane à la fin, même laid elle aimerait Christian...autrement dit, c'est Cyrano qu'elle aime...
Pourtant, Cyrano se taira, jusqu'à la scène finale où quelques phrases suffisent pour résumer le côté tragique de la pièce :"(Roxane) Ah que de choses qui sont mortes... qui sont nées !/ Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,/ Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien,/ Ces pleurs étaient de vous...(Cyrano) Ce sang était le sien."
(Et là, imaginez un énorme soupir devant mon clavier... quel texte, mais quel texte !)
La psychologie des trois personnages principaux mériterait un développement chacun tant j'ai à dire ! Sans développer, tous trois sont, selon ma vision de la pièce, à la fois victime et bourreau de leur amour. Tous trois sont des héros grandioses, dans leur forces et leurs faiblesses, même Christian qu'on dénigre parfois et qui pourtant mérite vraiment qu'on s'intéresse à lui. Car il est aussi tragique que Cyrano ! S'il a eu l'amour de Roxane, il l'a eu par imposture, mais il aimait vraiment Roxane de tout son coeur ! Et je suis même persuadée que, si on creuse un peu, on pourrait même dire que Christian a de la compassion pour Cyrano une fois qu'il a compris combien il aimait Roxane. C'est une interprétation personnelle, j'admet, mais elle fait sens : la scène sous le balcon de Roxane, quand Cyrano prend finalement la place de Christian, c'est là où il commence à comprendre, où il comprend, les tourments par lesquels passent son prête-mot. L'émotion trop palpable de Cyrano est trop vraie pour n'être qu'un jeu de poète. Et il comprend d'avantage avec la larme sur la lettre... J'ai pitié pour Christian moi, de même que pour Cyrano et Roxane... Les trois m'attristent, les trois sont grands, tragiques, magnifiques, même si Cyrano est superbe, sur le devant de la scène, enveloppé du panache de ses mots et de la noblesse de ses actes...
Cyrano c'est aussi les très célèbres tirades : celle des nez, le "à la fin de l'envoi je touche", les "non merci",ces passages magistraux sous le balcons de Roxane... bref, c'est drôle, c'est tendre, c'est terriblement émouvant, c'est beau, c'est écrit dans une langue magnifique et lorsque c'est interprété comme ce le fut vendredi soir ou encore comme ça l'est dans le film avec Depardieu dans le rôle-titre ( j'ai préféré la version de vendredi soir malgré tout, l'interprétation de Cyrano correspondait plus à mon idée du personnage simplement) c'est juste magique...
Lisez cette pièce, je vous en prie, lisez-la, ça ne sera que tout bénéf pour vous ! Ne passez pas à côté de ce monument, de ce chef d'oeuvre, de ces vers merveilleux qui résonnent à vos oreilles des jours entiers, qu'on n'oublie jamais, qu'on ne peut pas oublier tant ils sont beaux.
Juste pour le plaisir, un des passages qui m'émeut le plus, c'est à la fin, vous êtes prévenus, ne lisez pas si vous n'avez pas lu :
"Roxane :
Comment pouvez-vous lire à présent? il fait nuit.(je passe les didascalies)
Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !
Cyrano :
Roxane !
Roxane :
C'était vous.
Cyrano :
non, non, Roxane, non !
Roxane :
J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !
Cyrano :
Non ! ce n'était pas moi !
Roxane :
C'était vous !
Cyrano :
Je vous jure...
Roxane :
J'aperçois, toute la généreuse imposture :
Les lettres, c'était vous...
Cyrano :
Non !
Roxane :
Les mots chers et fous,
C'était vous...
Cyrano :
non !
Roxane :
La voix dans la nuit, c'était vous !
Cyrano :
Je vous jure que non !
Roxane :
L'âme c'était la vôtre !
Cyrano :
Je ne vous aimais pas.
Roxane :
Vous m'aimiez !
Cyrano :
C'était l'autre !
Roxane :
Vous m'aimiez !
Cyrano :
Non !
Roxane :
Déjà, vous le dites plus bas !
Cyrano :
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !"