mes amies les déclarations d'indépendances.
Mes amies les déclarations d'indépendance.
Je ne peux pas ne pas parler de la déclaration d'indépendance du Kosovo. Je ne sais pas ce qu'en disent les télévisions françaises, ou même canadiennes - quoique je suppose que ces dernières en parlent moins, le problème étant, comme le revendique les européens, un problème régional avant tout. Il y a sur le site "eurotopics" de courrier international plusieurs revues de presse sur le sujet qui ont le mérite de regrouper les principales questions soulevées par le problème. De même, "Le dessous des cartes", une émission d'arte sur la géopolitique pour qui ne connaîtrait pas, avait consacré une émission sur la question du Kosovo. Vous la trouverez sur dailymotion et je la trouve particulièrement pédagogique pour comprendre les enjeux généraux, même si l'émission date d'avant 2006 et la déclaration d'indépendance du Monténégro. Il faut, je crois, être d'une extrême prudence lorsqu'on veut donner son opinion sur un sujet aussi complexe. D'une manière générale, nous, européens, défenseurs des droits de l'homme et autre droit des peuples à disposer d'eux-mêmes que nous sommes , avons tendance à voir d'un oeil favorable ces questions d'indépendances. Surtout que, en ce qui concerne le Kosovo, nous avons à l'esprit la "catastrophe humanitaire" de 1999 qui a débouché sur une intervention militaire de l'OTAN puis sur la gestion administrative internationale de la province par les nations unies.
Cependant, comme l'intitule CI, la question "l'indépendance du Kosovo est-elle juste?" se pose, de manière beaucoup plus ample et beaucoup plus complexe qu'en terme de "oui c'est bien" ou "non c'est mal". Le côté réducteur de certaines réactions me fait toujours un peu peur.
On peut relever à travers la presse quatre à six points clés, qui résument de manière précise et efficace, les enjeux et les conséquences de cette auto-proclamation d'indépendance.
- Le premier d'entre eux, qu'on ne trouve pas partout et qui me semble pourtant essentiel, c'est "mais pourquoi le Kosovo veut-il être indépendant et pourquoi la Serbie ne veut absolument pas qu'il le soit?". En version courte, on évoquera les différences ethniques, la Serbie à majorité Serbe, le Kosovo, à majorité Albanaise. Différences ethniques doublées d'une différence religieuse. Les Serbes, orthodoxes, les Kosovars, musulmans. Tout ceci est très bien expliqué dans l'émission du dessous des cartes.
S'ajoute à cela, bien sûr, les persécutions dont les Albanais ont été victimes sous Milosevic. (La situation, après l'intervention de l'OTAN, s'est quelque peu inversé, ce sont les serbes du Kosovo qui se retrouvent victimes de discrimination...)
En version plus longue, il faut souligner, et cela peu d'article le font, ce qui m'étonne, que depuis 1999, le Kosovo n'est plus de facto sous administration Serbe. En droit, la Serbie restait souveraine au Kosovo (voir la résolution 1244 de l'ONU). En fait, on paye en Euros au Kosovo, les autorités locales sont sous gestion des nations unies (la MINUK), la sécurité est assurée par l'OTAN... Bref, le Kosovo n'avait plus rien d'une province serbe.
Les raisons pour lesquelles la Serbie refuse de laisser partir le Kosovo sont historiques, voire mythiques (1389, la bataille de Kosovo Polje, tout un symbole pour les serbes)... Elles tiennent peut-être aussi, mais là je m'avance et ça n'est qu'une idée, à la difficulté pour la Serbie d'accepter, depuis l'éclatement de la Yougoslavie, de voir son territoire se rétrécir de plus en plus. L'indépendance du Monténégro date de 2006, et déjà la Serbie en était mécontente. Mais pas autant, loin de là, qu'elle ne l'est pour le Kosovo.
- Le second point qu'il faut soulever, qui lui revient partout, c'est la manière dont cette indépendance s'est faite. Un petit rappel de droit international ne nous ferait pas de mal ici. Alors allons-y. Pour faire un Etat, recette, d'après mon manuel de DIP préféré. Il vous faut :
- un territoire
- une population
- un gouvernement.
Ce sont les trois ingrédients de base.
Surtout, il faut ce qui s'appelle la "reconnaissance internationale". Ce que les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la France ont fait parmi d'autres, ce que l'Espagne, la Russie, la Serbie la première, refusent de faire.
Le cas est particulier. On assiste à une déclaration unilatérale d'indépendance, la Serbie étant contre, le faisant savoir haut et fort au CSNU (voyez, d'ailleurs, le communiqué de presse du CSNU sur le site des nations unies, rubriques "communiqué de presse").
Pour la Serbie, la déclaration d'indépendance du Kosovo, c'est une violation de son intégrité territoriale, principe défendu par le Droit International (DIP dans ma terminologie, ça va plus vite). Elle fait valoir cela pour refuser cette indépendance et pour pouvoir "prendre les mesures politiques et diplomatiques nécessaires" à empêcher une sécession sur son territoire. Son président, néanmoins, élu tout récemment par ailleurs ( et c'est sans doute la raison pour laquelle le Kosovo a fait cette déclaration maintenant, et non plus tôt) a déclaré que la Serbie n'emploierait pas la force au Kosovo.
Enfin, et il est crucial de le souligner, une sorte de pratique dans les relations internationales, veut que la légitimité de tout nouvel Etat se voit renforcé et largement appuyé par sa demande d'adhésion, puis son adhésion effective, à l'ONU. Le Monténégro l'a fait en 2006, devenant ainsi le (petit doute) 192ème membre des nations unies.
Pour le Kosovo, ça se présente très mal. La Russie - vous savez, cette immense fédération qui souffre elle aussi de mouvement de séparatisme sur son territoire et qui est membre permanent du Conseil de Sécurité ?- ne reconnait pas le Kosovo. Or, tant qu'elle maintiendra cette position, avec son droit de veto au CSNU, la Russie sera toujours un obstacle à l'accession du Kosovo à l'ONU.
Le problème, donc, demeure : par cette absence d'accord de la Serbie, par l'impossibilité pour le Kosovo d'accéder à l'ONU, par le partage assez vaste des gouvernements entre "reconnaître" et "ne pas reconnaître" ( et pas moins de six pays de l'union européenne sont dans cette seconde vague), l'indépendance du Kosovo peine à être vue comme juste.
Les journaux soulignent énormément le fait que la reconnaissance du Kosovo se fait dès lors en violation du DIP et dans la précipitation. Un article de El Pais et un autre du Monde expliquait que oui, le Kosovo avait un droit moral (à cause des persécutions de 1999) à faire cette sécession, mais guère un droit légal.
Je ne sais pas s'il existe en droit international un droit à la sécession. Il existe un "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", qui est né dans le cadre précis de la décolonisation. De même qu'il existe des principes de succession d'Etat, et de reconnaissance internationale.
Certains posent la question : les Albanais du Kosovo ont-ils le droit à l'autodétermination? Et s'ils répondent non à cette question, voient cette déclaration d'indépendance comme illégale au regard du droit international.
- De cette supposition-là découle le troisième point qu'il faut mettre en exergue dans cet événement, soit l'idée selon laquelle l'indépendance du Kosovo ouvre la porte à toutes les déclarations d'indépendances possibles et imaginables.
"En acceptant la création d'une nation à partir de rien, qu'il va falloir doter des structures les plus basiques, les puissances occidentales s'accommodent d'un précédent qu'on ne pourra pas annuler avec une simple déclaration théorique. Désormais, tous les nationalismes rampants, d'un degré de fanatisme plus ou moins fort, savent que s'ils viennent à proclamer leur indépendance, la France, l'Allemagne ou même les yanquis, sont capables de regarder de l'autre côté pour des raisons de convenance stratégique, voire même d'aller jusqu'à donner leur assentiment ou leur bénédiction." (ABC , journal espagnol, traduction de CI, disponible en ligne sur eurotopics)
Sur ce point, je voudrais dire deux choses.
- La première c'est que oui, la manière dont l'indépendance du Kosovo s'est faite peut être considérée comme "unique" voire "nouvelle", reconnaissances comprises. Quant à l'argument mis en avant par la France, les Etats-Unis ou le Royaume-Uni, selon lequel le Kosovo est un "cas unique" s'inscrivant dans la dislocation de l'ex-Yougoslavie, il est, je pense, à mettre en relation avec la situation en effet unique du Kosovo jusqu'alors. Mis à part le Timor Leste, où la mission de l'ONU a d'ailleurs approximativement réussi et qui est d'ailleurs devenu un Etat indépendant, il n'y avait pas ailleurs dans le monde un morceau de pays sous administration international de fait et sous souveraineté de son Etat d'origine en droit. C'est en cela que le cas du Kosovo est unique à mon sens.
Là où il l'est moins, c'est qu'il pourrait en effet donner des idées à d'autres séparatismes. La Russie citerait la Tchétchénie, déjà à la CEI on s'interroge sur l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud en Géorgie (deux régions séparatistes où il y a eu aussi des indépendances auto-proclamé), mais également sur la question de la Transdniestrie... Si l'Espagne se montre aussi virulente et refuse de reconnaître le Kosovo, c'est à cause de ses propres séparatismes, basque notamment.
Le risque d'embrasement, à mon avis (et je précise, c'est juste mon avis), pourrait probablement être plus local que général. Premièrement parce que chaque cas de sécession, n'en déplaise aux Espagnols, est unique en soit. Ils répondent tous à des caractéristiques spécifiques aux Etats dans lesquels ils ont lieux. On ne peut pas mettre dans le même panier l'Espagne, pays démocratique, développé, qui réussit à négocier avec ses séparatistes ( malgré le terrorisme de l'ETA), la Chine avec la question du Tibet, la Russie et la question Tchétchène ou la Serbie et le Kosovo. Tous répondent à des histoires forts différentes.
Deuxièmement parce que, justement, les Etats qui ont reconnu le Kosovo ont affirmé haut et fort ne pas vouloir en faire un précédent.
Cependant, les sécessions saisissent des opportunités politiques. Le Kosovo, en ce moment, a crée une secousse. Dans cette secousse, certains peuvent voir une opportunité. C'est possible, mais ça n'est pas pour autant que ça va arrivé. Il y a, en cela, je crois, une bonne part de discours et de peurs surtout.
Ce qui est plus probable, c'est le risque d'embrasement dans la région, déjà très instable. J'en veux pour preuve les émeutes à Belgrade d'une part, les déclarations des Serbes de Bosnie d'autre part (les Serbes de Bosnie ont fait savoir qu'ils voulaient eux aussi avoir le droit de se prononcé sur leur indépendance si une partie des membres de l'ONU reconnaissait l'indépendance du Kosovo).
- Quatrièmement, c'est la déstabilisation en Europe et de manière plus générale à l'ONU qu'il faut lire dans les conséquences probables, non pas de la déclaration d'indépendance du Kosovo, mais dans les actes de reconnaissances.
Déjà, l'Union Européenne - oh surprise! ( et c'est une Européenne convaincue qui parle pourtant)- n'a pas su adopter une position commune sur la question. Je le disais, six pays dans l'UE refuse de reconnaître l'indépendance du Kosovo pour le moment. (Bulgarie, Chypre, Espagne, Grèce, Roumanie, Slovaquie). Le point sur laquelle les gentils 27 s'accordent, c'est qu'il faut garder le calme et tout faire pour que la région reste stable... - c'est beau les valeurs européennes (ahem, autre dossier...)
D'autre part, la Russie montre les dents. Elle menace clairement de faire usage de la force si "l'Otan ou l'UE "défient" l'ONU sur le Kosovo". (C'est là qu'on sent bien combien il est important ce droit de veto de la Russie à l'ONU...).
Et l'ONU, justement, se divise d'autant plus. Echec supplémentaire pour l'organisation au passage : elle n'a pas réussi à trouver de solution à "l'impasse Kosovo", et le résultat est dans la déclaration d'indépendance du 17 février... ( mais on ne va pas non plus blâmer l'ONU pour tout, je suis aussi pro-ONU que pro-Europe...)
- Cinquièmement, là où j'approuve largement la plupart des analyses faites, c'est sur la question de "Quelle indépendance?". Comment un Etat, comme le dit un article d'un journal suisse (disponible aussi sur Eurotopics), grand comme deux départements français, sans ressources, avec un taux de chômage sur-élevé, une population jeune et en manque de formation scolaire, dont l'économie est "sous-développée", aux institutions politiques instables et souffrant qui plus est encore de tensions ethniques peut-il être viable? La première mission du Kosovo en tant qu'Etat indépendant, va être de faire ce qu'on appelle du "nation-building", de tout reconstruire... à partir de rien. A peine né, l'Etat kosovar est en crise. J'ai trouvé la formule particulièrement bien trouvée : c'est un Etat souverain dépendant. Dépendant des aides Européennes, dépendant encore en grande partie pour ses institutions de l'ONU ( la résolution 1244 reste en vigueur... ce qui est un chouya contradictoire puisque la résolution 1244 reconnaît l'intégrité territoriale de la Serbie, Kosovo inclu...)
Et de plus en plus - et c'est là peut-être que le Kosovo constitue un précédent dangereux - les accessions à l'indépendance, les sécessions, ont lieu dans ces conditions. A peine viable voire pas du tout. Or ça, c'est grave.
- Je le disais dans un autre article, et c'était la conclusion de mon travail sur "Identité et Sécessionisme", le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui est victime de deux tendances contradictoires et parallèle : celle d'une désintégration, d'une balkanisation du monde d'un côté, et celle d'une intégration, d'une accélération des interdépendances au sein d'organisation internationale. La question de l'indépendance du Kosovo s'inscrit relativement bien dans cette dialectique. Et c'est mon sixième point. Serbie et Kosovo se scindent... probablement pour mieux se retrouver, à plus ou moins long terme, dans une intégration Européenne. C'est d'ailleurs l'une des choses qu'on pouvait faire miroiter à la Serbie pour la faire céder sur la question Kosovar... Cependant la Serbie, pour le moment - et comment saurait-il en être autrement ? - ne voit pas comme amicales les reconnaissances d'indépendance par une vaste majorité des pays de l'Union.
Ainsi, donc, le mot d'ordre est prudence. Je reste sceptique sur cette indépendance, tout en la reconnaissant comme étant jouée d'avance depuis longtemps. Tout le jeu diplomatique à présent, va consister à éviter les embrasements régionaux d'une part, et à calmer les divisions que l'indépendance du Kosovo a provoqué au niveau international.