Cher papa,
Le 1er avril prochain, cela fera 26 ans que nous ne nous sommes pas vus. Tu ne voulais pas de ce divorce que maman t'imposait. Nous, tes 7 enfants, étions soulagés qu'enfin elle ose aller au bout de sa décision. Il y avait eu quelques alertes auparavant, toujours déçues.
Quand je me souviens de notre vie commune, c'est la peur, la honte, les désirs jamais satisfaits qui me reviennent.
La peur car tu pouvais être violent envers nous : j'ai eu la chance de ne jamais être giflée par toi car je me gardais bien de te mettre en colère. Mais je me souviens de mes frères et soeurs debouts devant toi, subissant ta colère pour une mauvaise note rapportée de l'école, yeux baissés, coeur battant. Tu les accablais de honte face à leur échec. Cette honte, je l'ai intégrée, et grâce à elle et à toi, j'ai toujours ramené de bonnes notes de l'école.
La honte venait aussi de notre mode de vie, à part des autres. Nous n'avions pas le droit de recevoir nos camarades de classe à la maison. Cette honte, maman l'a aussi cultivée, en nous disant que chez nous, c'était trop sale pour recevoir qui que ce soit. Nous étions quasiement les seuls de l'école dont les deux parents travaillaient et 7 enfants font beaucoup de saletés dans une maison. Le week-end, nous les passions à faire le ménage, enfin, nous les filles, car mes frères étaient dispensées de ces tâches indignes d'eux. Eux avaient le droit d'aller se promener avec leurs copains de classe...
Les désirs jamais satisfaits étaient qu'on n'avait que le droit de rester à la maison, toujours rester entre nous. J'ai développé la conviction, dont je ne me suis jamais départi, qui est que nous étions différents et que cette différence était honteuse.
Ce qui me rendait honteuse aussi, était que nous étions parmi les plus pauvres de l'école... En tant que 3e fille de la fratrie, j'ai rarement eu de vêtements neufs : soit je récupérais les vêtements de mes grandes soeurs, soit nous bénéficions de dons de vêtements usagés. J'ai porté mon premier vêtement neuf, acheté pour moi, à l'âge de 16 ans. Je n'étais pas peu fière alors. Mais tu ne pouvais déjà plus le voir, car tu n'étais déjà plus avec nous.
A l'école, mes camarades de classe mettaient ma différence sur le compte de mon origine étrangère. Je m'ingéniais à me justifier de cette origine. Je voulais la nier, en te reniant, papa. Car cette origine, je te la dois. Je n'ai eu de cesse de la masquer, de l'effacer. Physiquement, j'ai l'air méditerranéen, mais je pourrais tout aussi bien venir de Grèce, d'Espagne, d'Italie, du Liban m'a-t-on dit un jour, que du Portugal, de Tunisie, du Maroc ou d'Algérie. Cet air est suffisamment vague pour qu'il passe inaperçu les 3/4 du temps. Quand on me demande d'où je viens, je réponds que je suis d'où je suis née. Quand on insiste un peu sur cet air méditerranéen, je ne mens plus comme avant : je ne nie plus, ce que je faisais encore il n'y a pas si longtemps, mais soit je réponds la vérité, ce qui amène toujours des commentaires, soit je dis l'ignorer si je n'ai pas envie, encore une fois, entrer dans les détails. Car il y a une réalité, ici, en France : c'est que, dès qu'on est originaire de quelque part, tout le monde pense devoir émettre une opinion...
Mon cher papa, ce qui m'a toujours manqué de ta part, c'est ta tendresse. J'aurais aimé en savoir plus sur toi. Mais toi, tu ne disais rien, tu étais si loin de nous. J'aurais aimé savoir comment tu as fait pour t'occuper de tes frères et soeurs, mes oncles et tantes que je ne connais pas, quand tes parents, mes grands-parents, sont morts lors d'un bombardement ? pendant la 2e guerre mondiale. Je ne sais même pas dans quelles circonstances ils sont morts. Je ne sais pas quand ni comment tu es arrivé en France. Je ne sais pas quand et comment tu as rencontré maman. Je ne sais pas pourquoi tu ne nous as jamais dit que tu nous aimais. Nous ne savons même pas si tu nous aimais ou pas.
Aujourd'hui, je ne sais pas où tu es, je ne sais pas si tu es encore en vie. Tu aurais alors 75 ans. J'ai appris, de manière indirecte, que tu avais refait ta vie avec une autre femme, avec qui tu as eu un/des enfant(s). J'espère que tu n'as pas commis les mêmes erreurs avec eux qu'avec nous, papa.
Tu nous as détruit en profondeur, papa, mais tu me manques, comme tu m'as toujours manqué, même quand nous vivions ensembles.
Catégories: affaires privées